Extrait de Trente ans et des poussières de Jay McInerney

Parfois un livre peut vous en faire découvrir un autre. Je me souviens en 2005 sortait le dernier roman de Bret Easton Ellis : Lunar Park. Je dois avouer être un lecteur spécial car je ne m’intéresse que très peu à la biographie de son auteur. Je lis et essaye de m’imprégner de l’univers sans chercher à comprendre le pourquoi du comment par rapport à l’auteur lui-même.
Dans Lunar Park, Bret Easton Ellis justement parle de lui de manière romancée à travers la vie d’un romancier embourgeoisé dans une maison du Midland où il croise les fantômes de ses romans, de ses anciens démons, de son père et de son passé tout simplement. Dès les premières pages, il parle de ses débuts glorieux à Los Angeles après la fac de Camden et ses sorties avec son « jumeau toxique » Jay McInerney avec qui il a formé le Brat Pack. « Le Brat Pack était un truc concocté par les médias : pure poudre aux yeux, faux voyous menaçants. C’est un petit groupe d’écrivains et d’étiteurs à la mode, de moins de trente ans, qui avaient du succès et passaient leurs nuits ensemble , au Nell’s, au Tunnel, Au MK, Au Bar, et la presse new-yorkaise, nationale et internationale a été emballée (pourquoi ? Eh bien, selon Le Monde, « la fiction n’avait jamais été aussi jeune et aussi sexy »). » (Lunar Park, Bret Easton Ellis)
Dans ce Brat Pack, il y avait aussi Tama Janowitz, auteur du recueil Esclaves de New York (sortie en 1989 et pratiquement introuvable) sur la jeunesse droguée de New York de l’époque comme ses compères et collègues générationnels.  Je découvrais ces auteurs mis à part Easton Ellis dont j’avais déjà tout lu, des auteurs qui ne m’évoquaient rien et pourtant… Pourtant j’avais noté son nom, une référence de bookin (Journal d’un oiseau de nuit) de McInerney et je voulais le lire mais j’ai tout mis de côté jusqu’à ce qu’il soit invité au Grand Journal de Canal + et qu’il fasse la promo de son chef d’oeuvre absolut :  La Belle Vie. On pourrait croire que j’ai commencé par celui-là et bien non, je me suis cassé la tête à commander Journal d’un oiseau de nuit, son premier roman, dans un format poche épuisé sur un site au Canada alors qu’il avait été réédité sous son nom original Bright Lights, Big City. Je l’ai lu et un choc littéraire a eu lieu. Je suis devenu instantanément fan de sa plume, de sa façon de décrire New York, de sa mélancolie et de ses personnages. J’ai enchaîné avec La Belle Vie qui est un de mes livres de chevet, un roman sur les relations humaines post 11 septembre incroyables et qui est la suite de Trente ans et des poussières.

Tout ça pour vous dire de dévorer l’œuvre complète de Jay McInerney car il n’y a que du bon voir de l’excellent dans sa bibliographie.
J’ai en tête un passage magique de Trente ans et des poussières que je veux mettre sur ce blog depuis longtemps car il est d’une finesse d’écriture et d’un comique de situation unique.
La scène se passe à New York à la fin des années 80. Le roman se déroule principalement dans le milieu de l’édition. Le personnage principal Russell désire faire une OPA sur sa propre maison d’édition pour la racheter et en devenir le patron. Pour fêter l’accord d’un nouvel associé, il se rend à l’Oak bar en compagnie de Trina son avocate / femme d’affaire qui s’occupe du dossier. Trina a un appel téléphonique et Russell se retrouve seul dans le bar.

« La tête tourna et son coeur s’arrêta quand il vit paraître sur le seuil une rouquine insolemment vêtue d’une minuscule robe noire sans bretelles. Elle parcourut la salle des yeux de l’air d’y chercher quelqu’un et, en cet instant, Russell aurait volontiers donné son royaume pour être celui-là. Elle vit qu’il la dévisageait, lui sourit soudain en lui adressant un petit geste de la main, comme s’il était en fait la personne qu’elle cherchait depuis le début. Il sentit monter la jubilation et la peur en la regardant se diriger vers lui.
– Bonsoir.
– Bonsoir.
– Je boirais bien une coupe de champagne.
– Je vous connais ?
Tout en se sachant pas mal de sa personne, il n’était pas suffisamment habitué à attirer l’attention des belles inconnues pour être blasé.
Elle se pencha vers lui et finit de le décontenancer en le regardant droit dans les yeux.
– Vous en avez envie ?
Russell fut incapable d’articuler une parole.
Elle se pencha encore plus près, posa ses lèvres contre son oreille et chuchota :
-Pour trois cents dollars, je fais absolument tout ce que tu veux.
Comprenant enfin, il rougit de sa propre vanité naïve tout en constatant que son imagination errait dans l’espace vertigineux soudain ouvert par les mots « tout ce que tu veux ».
Elle humecta ses lèvres boudeuses du bout de la langue.
Les lèvres de Russell étaient sèches, sa gorge serrée et parcheminée.
– A vrai dire, je ne suis pas seul, coassa-t-il. Elle est allée téléphoner.
– Dommage, dit-elle en glissant gracieusement jusqu’au tabouret voisin pour consacrer son attention à un chauve tout rose qui remuait pensivement les glaçons dans son scotch. Il l’accueillit avec un petit hochement de tête et un sourire poli quand elle le salua.
– Vraiment tout ? demanda t-il quelques instants plus tard, d’une voix assez haute pour être entendue de Russell.
Ses cheveux roux montèrent  et descendirent en travers de son dos nu quand elle fit oui de la tête, venant lécher le bord de sa robe comme ne flamme renversée.
Le bonhomme rose prit son portefeuille dans la poche de son veston. Ses lèvres formèrent de nouveau la question et elle fit oui, de tout sa poitrine , cette fois, en même temps que de la tête. Il fit glisser quelques billets en travers du bar et plaça la main de la fille dessus. Puis, à haute et intelligible voix, il énonça lentement :
– Repeignez ma maison ! »

Trente ans et des poussières
Jay McInerney
(p.252 et 253 édition Points poche)

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3 Commentaires

Classé dans Bouquins, Canards & autres mots sur papier

3 réponses à “Extrait de Trente ans et des poussières de Jay McInerney

  1. ari ohlala

    suis fan de l’oeuvre de Jay McInerney mais encore plus du Brat Pack ciné, alors forcément la photo d’Emilio Esteves et Judd Nelson, ça m’interpelle… 🙂

    • Honte sur moi je n’ai vu aucun de ces films. De manière générale, j’ai toujours un peu de mal avec les films tirés d’un roman que j’ai aimé. (bright lights, big city) Du Brat Pack ciné j’ai vu bien sur Breakfast Club et une créature de rêve mais aucune oeuvre tirée d’un des bouquins du Brat Pack. Je peux y aller confiant ou tu as des conseils films à me faire pour ce pack ?

  2. Pingback: Le Dernier des Savage – Jay McInerney « La 3°Patte

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