Eiffel – La Cigale – 17 novembre 2009

En 2000, à l’aube d’un nouveau millénaire, j’ai décidé de me mettre au rock français. Après tout, même si ma langue natale n’est pas la plus appropriée pour le genre, trouver du bon rock français ne devait pas être impossible. Il y avait déjà la référence absolue Noir Désir, alors pourquoi ne pas en trouver d’autres.

C’est à peu près à ce moment-là qu’est sortit Saez avec déjà sa gueule de con et ses faux airs de poètes maudits. Jours étranges, premier opus de cet abrutit, est un petit bijou de son époque. Un zitgeist délicieux, le message mal-être d’une génération qui s’emmerde et qui va encore au lycée. Jeune & con, c’est pour moi les années bac, la loose, un avenir qui se dessine doucement, une rébellion plus contre soi-même que contre la société et des amours qu’on sait faites pour mourir. Un an après, Noir Désir sortait, le 10 septembre 2001, Des Visages, Des Figures et de là, la musique française ouvrait, ce qu’on appelle encore  huit ans après, la « nouvelle scène française« . Des chanteurs à textes pullulaient de tous les cotés. Entre temps, certains sont devenus des cadors de la variet’, d’autres des quarantenaires chiants et nostalgiques comme un vivement dimanche de Drucker, ou bien encore des folkeux talentueux sortit de nul part, des chanteuses post new-wave incroyables et des rockeurs, des vrais avec de la disto à s’en faire péter les tympans et des tempos endiablés.
Au milieu de ce joyeux bordel sous la même étiquette, j’ai eu le coup de cœur pour un groupe en particulier Eiffel. Déjà à cette époque, je n’écoutais quasiment jamais la radio donc on ne peut pas dire que c’est le matraquage qui m’a poussé à m’intéresser à ce groupe, c’est juste le hasard d’une soirée où j’ai entendu leur single du moment Te Revoir. Une voix hyper particulière, hyper nasillarde comme je les aime souvent (n’oublions pas qu’une de mes idole est Billy Corgan des Smashing Pumpkins), des paroles très spéciales et surtout un coté punk qui me rappelait pas mal de souvenirs d’adolescence. J’ai dévoré encore et encore Abricotine, leur premier album. Un vrai coup de foudre. Le second album, le 1/4 heure des ahuris, a eu un impact encore plus fort. Il se rattache à une autre époque, à une autre vision des choses et à une évolution musicale que je cherchais à ce moment-là. Je suis un ahuris comme les autres, je les ai vu en concert pour les dernières tournées, rencontré et j’ai continué à écouter religieusement ce groupe assez unique.
Je raconte tout ça pour aucune raison particulière sauf qu’hier je les ai vu en concert.
Depuis la rentrée, un tas d’albums sort et pratiquement tous les artistes que j’aime m’ont complètement déçu. Le dernier -M- est une panne d’inspiration complète et un problème de schizophrénie ridicule, Emilie Simon s’est muté en une sorte de Kate Bush française qui aurait trop trainée dans les comédies musicales de Broadway mais au milieu de cette mauvaise fournée, Eiffel fait très bonne figure et maintient le cap avec l’excellent A tout Moment.

Eiffel n’a plus de maison de disque, a quitté Labels (racheté par Virgin), se retrouve dans la nature et a terminé son dernier concert à l’Olympia en disant qu’ils ne savaient pas ce que deviendrait d’Eiffel. Quelques mois après, ils avaient enregistré une session avec Bertrand Cantat au chant pour deux titres un peu faiblards mais le groupe était encore vivant, c’était l’essentiel. 2009, le duo Humeau revient avec un nouvel album et Nicolas Courret, batteur originel du groupe.

Concert à La Cigale, salle à 3/4 remplie, un public de trentenaire, une bonne ambiance, jusque là tout va bien. Romain Humeau vient lui-même présenter la première partie et nous demande d’acclamer Montgomery. Make some noise ! Voilà ce qu’ils vont faire pendant quarante cinq longues minutes, du noise. Le noise est un style musical avant-gardiste dans le rock indé. Pour faire simple, les structures musicales sont non-conventionnelles, les mélodies vont à l’encontre des harmonies classiques et les voix sous mixées mélangées avec le reste. Montgomery complète le cahier des charges avec une grande habilitée mais il faut dire ce qui est, c’est imbitable et fatiguant. Comme le veut l’adage, trop d’effets tue l’effet et un bordel atonal incommensurable en est le résultat. Une musique qui pourrait être intéressante dans le cadre d’une B.O. ou lors d’une projection cinématographique d’un film muet  où un groupe jourait en live. Dans n’importe quelle circonstance mais pas en première partie d’Eiffel. Ça pourrait ressembler à Kaolin à leur début qui a prit du Sigur Ros dans la tronche et a été salit par Animal Collective. Bref, une longue, trop longue première partie qui a un peu cassé toute l’énergie que j’avais en entrant dans la salle.

Changement de plateau, les roadies déménagent le bordel ambiant et petit détail sympa, le groupe est là à monter lui-même son matos comme un petit groupe pourrait le faire. C’est rien du tout mais le fait que ça se fasse naturellement et simplement fait oublier l’attente et donne un coté chaleureux, voir familial. Ils font des balances vite-fait bien fait, sortent de scène, le concert peut commencer.
En format quatuor, loin de la pléiade de musicos présents sur la tournée précédente, le groupe débute par Minouche où la guitare folk se mélange parfaitement avec la saturation lacérée de l’électrique. Enchainement direct avec Le Coeur Australie et son refrain que le public reprend en chœur et à tue-tête. Tout est en place, la voix de Romain Humeau est chaude et rauque, le nouveau guitariste, qui ressemble à un Beigbeder de poche, est hyper mobile et a un sacré touché rock, Estelle Humeau, égale à elle-même, est stoïque et fait claquer la basse. Le dernier album A tout moment est bien sur très présent mais Eiffel varie les plaisirs en jouant des anciens titres comme l’incroyable Il Pleut des Cordes, Inverse Moi ou Sombre. Au trois-quart du concert, le groupe entame Bigger than the Biggest, présente sur Tandoori, le morceau dans sa progression prend une tournure punk hallucinante avec un Romain Humeau en transe, un moment extatique incroyable.

Eiffel va très bien voir même mieux que d’habitude avec une envie palpable de donner tout ce qu’ils ont. Musicalement irréprochable, Eiffel revient avec une pêche incroyable fort d’une maison de disque qui les soutient et d’un single qui cartonne. Un public très présent, très chaud composé de pas mal de nouveaux ahuris qui ont découvert le groupe dernièrement par le biais de A tout Moment la rue peut aussi dire Non et on ressentit cette puissance à la Noir Désir qui nous manque tant. Le meilleur groupe de rock français en activité actuellement à écouter d’urgence à défaut de les voir en live. Et dire que j’aurai pu aller voir Muse à la place et leur dernier album si incroyable alors… ironie quand tu nous tiens.

Pour avoir une idée de ce que ça peut être en concert, une petite vidéo de Eiffel en duo avec Craig Walker (ex-chanteur d’Archive) à Taratata qui reprend Search & Destroy de Iggy & The Stooges (On y a eu droit hier mais sans Walker bien sur)

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